« Les dents qui rayent le parquet » – carnet de coach

Un commanditaire confie au coach l’accompagnement d’un « jeune potentiel ». Au sortir du brief – sur le chemin de l’ascenseur – cette phrase est posée « il est brillant mais il a les dents qui rayent le parquet». Comme une réserve essentielle mais hors cadre.
Déroulement du coaching. Impressions à la volée collectées par le coach : le jeune potentiel est économe en parole, attentif, la voix posée, le corps peu mobile, l’apparence est particulièrement soignée – complet 3 pièces et cheveux gominés – le regard, lui, fait sa vie, il observe, vif, pétillant.
L’accompagnement inclut un inventaire de personnalité. Le coaché s’arrête sur un item : Désirabilité sociale. Le score est élevé. « Qu’est ce que cela signifie » demande-t-il ?
Réponse du coach : « le test vient mesurer l’état d’esprit dans lequel vous avez répondu au questionnaire. Le score élevé pose l’hypothèse que vous chercheriez à répondre ce que vous pensez qu’on attend de vous ».
« Vous voulez dire que j’ai menti ? »
« Pas nécessairement. La désirabilité sociale agit sur nous, et n’est pas toujours consciente». Silence. Le coach poursuit, saisi d’une intuition sur ce qui se joue « L’appartenance au groupe est un enjeu central de la vie collective, et son corollaire, la peur d’être rejeté du groupe. De ce point de vue, faire ce qu’attendent les autres, est une logique de survie. En fonction de l’histoire de chacun – individuelle, sociale, familiale – et de son rapport au groupe, cette peur peut être un léger bruit de fond, et pour d’autres, saturer l’air». Silence prolongé ; le regard du jeune potentiel bruisse d’intérêt, il brise le silence : « vous voulez dire que certaines personnes ont peur d’être rejetées au travail ?». Le coach : « Oui. L’entreprise peut se lire comme un groupe, et active les même logiques que celles en vigueur dans une cour d’école par exemple, et les mêmes émotions ». Le jeune cadre garde le silence tandis que le regard invite à poursuivre. Le coach va au bout du geste : « Dans une réunion, certains incarnent les codes d’appartenance comme une seconde peau, alors que d’autres n’en disposent pas, et c’est la crainte du rejet qu’ils ont en guise de seconde peau. Pour faire corps avec le groupe, ils vont alors maladroitement caricaturer les codes visibles ». Regard et visage du coaché s’illuminent de malice « Comme les américains place du Tertre à Montmartre – avec un béret sur la tête ».
Lors des séances suivantes le jeune cadre ne revient pas sur l’échange. Il élabore une vision du leadership, en y articulant une réflexion subtile et incarnée, sur la responsabilité d’inclusion qui incombe au dirigeant au service de la réussite collective.
Qu’est ce qui fait que certaines trajectoires professionnelles viennent rayer le parquet alors que d’autres semblent comme montée sur des patins ? Un futur dirigeant, riche d’une expérience conscientisée, aura sans doute des convictions singulières à porter sur le sujet.